Contes cannibales

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Contes cannibales
Ronaldo MENENDEZ
ISBN : 978-2-911686-83-2
ISSN : 1773-5181
2013
15 €
110 pages

Viande

Bill

On va voler une vache. Le Borgne et moi.
On est deux, alors qu’on devrait être trois ou quatre. Cirilo, le Borgne, marche devant, silhouette dégingandée sous une lune laiteuse qui assure son pas le long du sentier. Lui, il s’y connaît, c’est pour ça qu’il m’a dit que nous deux, c’était assez ; traîner une bande d’affamés pour après devoir négocier, non merci. Ça nous fera toujours ça en plus. Moi, non, je ne l’ai jamais fait. Mais c’est connu, on commence par penser aux choses et on finit par y être mêlé.
Ma femme m’a fait promettre que ce serait mon seul coup. Elle m’a dit : À vouloir trop, on risque gros ; avec cette fois, on aura de quoi faire pendant un moment, et ensuite des jours meilleurs viendront. J’ai dit : Et s’ils ne viennent pas, j’y retourne. Comme ça, de temps en temps, on n’est pas pris – le problème, c’est quand on devient accro, comme Cirilo qui est un expert. Elle a rétorqué : Et comment crois-tu qu’on devient accro ? Tu es critique d’art et traducteur de langues classiques, pas équarrisseur. Tu le fais cette fois et tu ne le fais plus, un point c’est tout. Et elle a coupé court à mes arguments.
Cirilo a beaucoup d’arguments, et un œil borgne qui est le pire des arguments. Lui, il en vit – par vocation ou par vice, je l’ignore, même si ses diplômes de Magister Ludi et de critique de ballet restent accrochés dans son bureau comme des emblèmes du désespoir. C’est un professionnel. C’est pour cette raison que j’y vais avec lui. Il m’a dit : Toi et moi, et personne d’autre ; toi, tu fais le guet, et après tu m’aides au désossage.
L’abattage et le désossage, c’est le plus important. Tout le monde peut faire le guet. Il faut désosser la bête et emporter la viande nettoyée et dépouillée, épaisse, rouge, fraîche. Si j’ai bien compris, on commence par la cuisse, pour assurer les meilleurs morceaux. Ensuite, on étripe, et c’est alors qu’on dit que la bête tressaille parce qu’on l’enlève à elle-même. Il paraît que les poumons continuent de respirer hors de la vache. Mais il faut étriper, sinon on peine trop à nettoyer les côtes ; le couteau peut riper et crever l’intestin, et dans ce cas la bête se vide par le côté en tremblotant comme de la gelée – et dès que le sang se mélange au reste, c’est toute la viande qui s’empoisonne. Des côtes, on remonte vers l’échine, qu’il faut travailler jusqu’à obtenir comme une arête de poisson, en ôtant toute la viande, qui à cet endroit est compacte comme du cèdre. Ensuite, si on a le temps, les palerons. Le collier si on a le temps. En revanche, j’ai prévenu Cirilo : je ne partirai pas sans le cœur et le foie. On manque déjà suffisamment de protéines comme ça pour gâcher le foie, qui est bourré de sang. Ma femme le cuisinera dimanche découpé en très fines tranches, avec beaucoup d’oignons et de vin sec. La sauce épaissit, les oignons flétrissent et les pommes de terre prennent un goût de viande. La viande, on la découpe en filets, on la hache, on l’effiloche, on la fait rassir au frigo, revenir dans du saindoux, on la comptabilise, on la fait durer, on en vend de temps à autre un morceau clandestin, on la chie, on la brûle, mais on la garde en soi.
—  Tout va bien, Cirilo ?
Et il me répond, tout bas :
—  Ça va, ça va.

traduit de l’espagnol (Cuba) par Sophie Gewinner

Carne

Bill

Vamos a robarnos una vaca.
Cirilo Ojo Tuerto y yo.
Somos dos, aunque deberíamos ser tres o cuatro. Cirilo va delante, desgarbado bajo una luna lechosa que le dicta el paso seguro sobre el trillo. Él sabe, por eso me dijo que con nosotros dos bastaba, nada de una cuadrilla famélica para después empezar con el estira y encoge. Así toca a más. Yo no, yo nunca lo he hecho. Pero ya se sabe, uno empieza por pensar en las cosas y termina siendo parte de ellas.
Mi mujer me hizo prometer que ésta iba a ser la única vez. Me dijo : la ambición rompe el saco, con esta vez resolvemos para un buen rato, después vendrán tiempos mejores. Y yo le dije : y si no mejoran los tiempos lo vuelvo a hacer, así de vez en cuando no te cogen, el problema es cuando uno se envicia, como Cirilo que es un experto. Y ella me respondió : ¿y cómo crees tú que uno se envicia ? Tú eres traductor de lenguas clásicas y crítico de Arte, no matarife. Lo haces esta vez, no lo haces más y punto. Y me cortó los argumentos.
Cirilo tiene muchos argumentos y un ojo tuerto que no es ningún argumento. Vive de esto, no sé si por vocación o por vicio, aunque en su escritorio aún cuelguen, como insignias de la desesperación, sus certificados de Magister Ludi y crítico de ballet. Es un profesional. Por eso voy con él. Me dijo : tú y yo nada más, tú vigilas y luego me ayudas a deshuesar.
Matar y deshuesar es lo más importante. Vigilar lo hace cualquiera. Hay que deshuesar y llevarse la carne limpia y roja, fresca, despellejada, maciza. Según tengo entendido, se empieza por los perniles para asegurar la mejor parte. Luego se despanza, y ahí es donde dicen que el animal se estremece porque están sacando lo suyo. Dicen que los pulmones siguen respirando fuera de la vaca. Pero hay que despanzar, porque si no es muy incómodo limpiar las costillas, uno corre el riego de que se resbale el facón y pinche los intestinos, y entonces el animal empieza a defecarse por un costado, a temblar como una gelatina, y cuando la sangre se mezcla con lo otro toda la carne coge peste. De las costillas uno va subiendo hasta el lomo que hay que trabajarlo para que quede como el espinazo de un pescado, sacarle toda la carne que ahí es apretada como el cedro. Luego las paletas si da tiempo. El gaznate si da tiempo. Eso sí, le aclaré a Cirilo que yo no dejo atrás el corazón y el hígado, que bastante proteína le hace falta a uno para desperdiciar el hígado que es pura sangre. Mi mujer lo cocinará el domingo con bastante vino seco y cebolla, en lascas y lascas y lascas. La salsa queda cuajada, las cebollas marchitas y algunas papas con sabor a carne. La carne se filetea, se muele, se deshilacha, se comprime en el refrigerador, se fríe en manteca de puerco, se contabiliza, se estira, se vende algún pedazo silencioso, se caga, se gasta pero queda adentro.
—  Cómo va la cosa, Cirilo.
Y él me responde muy bajito :
—  ahí va, ahí va.