Extrait De l’autre côté du vin

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De l’autre côté du vin
ISBN 978 2 911686 87 0
15 €
128 p

John Burnside
Du temps et du fleuve
(Une carte postale)

La première fois que j’ai entendu le mot Loire, ou plutôt que je l’ai vu, imprimé en caractères tarabiscotés, un tantinet désuets et sans doute imprononçables, c’est quand une amie de lycée du nom de Caroline m’a envoyé une carte postale, alors qu’elle était en vacances avec ses parents. Pour le garçon de quatorze ans que j’étais, ce voyage avait paru irréel d’emblée : nous étions en 1969, et dans mon entourage, les gens passaient leurs congés d’été sur le remblai d’une ville pluvieuse des côtes d’Angleterre, où ils mangeaient des sandwiches au pain de mie saupoudrés de sable fin et de gravillons dans des sacs en papier, tandis que le soleil déclinait lentement sur l’Empire britannique ; mais cette carte postale (du château de Chenonceau, si ma mémoire est bonne) était une destination tellement inattendue que je la trouvais franchement surréaliste.
Photographiée dans le monochrome obsolète des images de films populaires qui ornaient les halls de cinémas et des portraits de mariage de l’époque, cette carte postale du château, à la fois brillante et étrangement passée, décolorée par le soleil peut-être, avait un air fantasmagorique, et bien qu’assurément neuve, j’ai tout de suite senti qu’elle faisait partie d’un passé révolu : non seulement le message griffonné au dos avait été écrit plusieurs jours auparavant, dans le hall d’un hôtel ou dans un café que Caroline avait quittés depuis, mais, comme les étoiles dans le ciel de la nuit, ce paysage appartenait déjà à quelque temps perdu bien avant que la photographie n’ait été prise. Chenonceau, lisait-on. Vallée de la Loire. Je l’ai longtemps examinée avant de conclure que l’endroit en tant que tel n’existait pas, ou du moins n’existait pas dans le mode normal des choses, celui des tables, du ketchup et des pinces à linge. Le remède était sans espoir, je l’admets, et voué à l’échec d’entrée – je crois même que j’en avais moi-même conscience à l’époque –, mais je n’étais pas préparé à ce qu’une simple photographie me hante à ce point, durant si longtemps.

Traduit de l’anglais par Corinne Faure Geors

Of time and the river
(A postcard)

The first time I heard the word Loire – or rather, the first time I saw it, printed in an elaborate, somewhat antiquated and possibly unpronounceable font – was when a school friend named Caroline sent me a postcard from a vacation she was taking with her parents. To my fourteen year old self, this trip had seemed unlikely from the beginning : it was 1969, and the people I knew spent their summer holidays on the promenade of some rainy English coastal town, eating white bread sandwiches flecked with grit and fine sand from waxed-paper bags, while the sun went down slowly on the British Empire ; but this postcard, (of the castle at Chenonceau, if memory serves) was so improbable a destination that it struck me as altogether surreal. Photographed in the antiquated monochrome of matinee film stills and the wedding pictures of that era, this glossy and yet, at the same time, oddly faded, or possibly sun-blanched image of the château seemed decidedly eerie and, though it was clearly brand new, I immediately felt that it belonged to an irredeemable past, not just for the obvious reason that the message scrawled on the back had been written several days before, in a hotel lobby or a café where Caroline no longer was, but also because, like the stars in the night sky, this landscape had already been consigned to some temps perdu long before the photograph was taken. Chenonceau, it said. Vallée de la Loire. I stared at the picture for a long time, before concluding that this place, as such, did not actually exist, or at least, did not exist in the normal way of things, the way tables and ketchup and clothes pegs existed. It was a desperate remedy, I admit, and it was always destined to fail – I think I even knew that at the time – but I was not prepared to be haunted so thoroughly, or for so long, by a mere photograph.

Jens Smærup Sørensen
Les viticulteurs

J’étais très jeune, quinze ou seize ans, lors de ma toute première rencontre avec un vin de Loire. C’était pendant la lecture de Rabelais, c’était un chinon rouge – et je comprenais implicitement qu’il n’existait pas de meilleur vin au monde. Ceci dit, je soupçonnais Rabelais d’avoir un léger penchant à l’exagération : se pût-il vraiment que les Français soient plus rustres et plus vulgaires que nous autres péquenauds du Jutland du Nord ?
En matière de vin rouge, je n’avais évidemment aucune espèce d’objections à apporter aux affirmations de l’auteur. Je n’avais jamais ne serait-ce que vu de mes propres yeux une bouteille contenant du vin rouge. Chez nous, les adultes sirotaient à de très rares occasions un petit verre de vin cuit à base de cerises en croquant des gâteaux secs. Alors qu’en France, visiblement, ils se noyaient dans des déluges de vin rouge et, non contents de cela, ils s’empiffraient tout en même temps de viande – de la viande qu’ils consommaient par surcroît en quantités outrancières. Des mœurs pour le moins bizarroïdes dont j’avais peine à m’imaginer que je les approcherais un jour.
À la ferme où j’ai grandi, nous buvions de l’eau et du lait à table : de l’eau avec les pommes de terre, du lait avec nos tartines de pain de noir agrémentées soit de hareng frit soit de tranches de saucisse. Quand nous avions des invités, bière et soda à l’orange pouvaient parfois égayer le repas. Mais avec parcimonie. On considérait en effet qu’il n’était ni sain ni raisonnable d’ingurgiter plus de quelques gorgées de ces liquides de fabrication industrielle. Et ce, bien sûr, sans même parler de leur coût, d’une cherté peu chrétienne. Il n’empêche, ces boissons étaient de mise dans les grandes circonstances, sans doute et surtout à cause de l’étiquette des bouteilles dont les dessins bigarrés trouvaient une place décorative des plus harmonieuse entre les bougies et les bouquets composés de seigle, de bleuets et de coquelicots.

Traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud.

Vinbønderne

Jeg var temmelig ung, femten-seksten år, da jeg første gang stiftede bekendtskab med en Loire-vin. Det var under læsning af Rabelais, og det var en rødvin fra Chinon, og jeg kunne forstå at der i hele verden ikke fandtes nogen bedre vin end netop dén. Nu havde jeg dog allerede fået en mistanke om at Rabelais var tilbøjelig til at overdrive. For kunne franskmændene virkelig tænkes at være så meget mere plumpe og vulgære end os andre derhjemme i Nordjylland ?
Hvad rødvin angik havde jeg ganske vist ikke noget som helst at holde forfatterens påstande op imod. Jeg havde ikke så meget som set en flaske med rødvin i. De voksne drak ved sjældne lejligheder et lille glas kirsebærvin, og spiste et par småkager til. Mens de jo åbenbart i Frankrig bællede vældige strømme af denne her rødvin i sig, og ikke nok med det, de åd kød til, kød, i urimelig store lunser også dét. En højst mærkværdig skik som jeg næppe kunne forestille mig at jeg nogen sinde skulle komme i nærmere berøring med.
Hos os på gården drak vi vand og mælk til vores mad. Vand til kartoflerne, og mælk til rugbrødsmadderne med spegesild eller pølse. Når vi fik gæster, kunne der godt blive serveret øl og appelsinvand, med brus. Ikke meget, det blev ikke anset for hverken sundt eller forstandigt at drikke mere end et par slurke af disse fabriksfremstillede væsker. Ukristelig dyre var de også, men de hørte dog med til festlige lejligheder, og det var nok ikke mindst på grund af flaskernes etiketter som med deres kolorerede tegninger pyntede gevaldigt op på bordet, mellem stearinlysene og buketterne med rugaks, kornblomster, valmuer.

César Vásconez Romero
Journal autour d’une bouteille

Saint-Nazaire, 20 janvier 2012

La littérature est irriguée par le vin. La prose court sous l’impulsion du rouge qui imite le sang. Un poème qu’on n’oublie pas a la vivacité du blanc qui coule dans le verre avec l’éclat de l’or. C’est à Saint-Nazaire que j’ai été initié pour la seconde fois – la bonne – à la boisson. Les initiations que ce soit à l’alcool, à la littérature, aux drogues, à la musique ou au sexe, orientent toute une vie. Il y aura par la suite des dégustations plus intenses, mais jamais ce ne sera comme la première fois.

Si on veut comprendre ce qui se passe à Saint-Nazaire, ville emblématique de la région des Pays de la Loire, il faut fréquenter son marché et ses bars. Dans ses chantiers navals, s’est forgée une tradition rebelle et pugnace, mais aussi une grande curiosité envers les littératures les plus lointaines, le tout aiguisé par un penchant pour le vin blanc. La situation septentrionale des vignobles de la vallée de la Loire, l’argile calcaire de ses sols sont responsables du goût sexué de ses vins.

Traduit de l’espagnol (Équateur) par Françoise Garnier.

Diario al rededor de una Botella

Saint-Nazaire, 20 de Enero de 2012

La literatura está irrigada por el vino. La prosa corre insuflada por el tinto que imita a la sangre. Un poema que no se olvida tiene el brío del blanco que cae en la copa brillando como el oro. En Saint-Nazaire tuve mi segunda iniciación – la definitiva – en la bebida. Las iniciaciones, sean en el alcohol, la literatura, las drogas, la música o en el sexo, enrumban toda una vida. Después habrá degustaciones más intensas, pero nunca serán como esa primera vez.

Si se quiere saber qué está pasando en Saint-Nazaire, ciudad emblemática de la región del Pays de la Loire, hay que ir a sus mercados y sus bares. En sus astilleros se incubó una tradición rebelde y combativa, pero también una gran curiosidad por las literaturas de los lugares más alejados, aderezado por el gusto hacia el vino blanco. La situación septentrional de los viñedos del valle de la Loire, la arcilla calcárea de sus suelos, son los causantes del sabor sexuado de sus vinos.